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L'île de Luna

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Edgar Morin (2017), L'île de Luna, Paris, Actes Sud, 180 p.

J'ai lu (presque) tout Edgar Morin, ce qui est en soi un exploit, considérant la richesse et la complexité de l'oeuvre. Je ne pouvais passer outre son seul ouvrage de fiction, un roman écrit il y a 70 ans et resté depuis dans un tiroir. Au moment où Morin travaille sur L'Homme et la mort (1951), une anthropologie de la mort, il ose un roman largement autobiographique racontant l'histoire d'un kid de 9 ans, Albert Mercier, qui vit (ou plutôt refuse de vivre) le deuil de sa mère Luna. Cette mort lui est révélée à travers les mensonges ("elle est partie en cure à Vittel") et les non-dits (on évite de prononcer les mots "morts" et "funérailles", mais on exige de l'enfant le port du brassard noir et une visite au cimetière). La toile d'Arnold Böcklin, L'île des morts (1880), a valeur de symbole dans ce roman.

À travers ses journaux intimes et ses ouvrages qui inscr…

Reconnaître le fascisme

Unberto Eco (2017). Reconnaître le fascisme, Paris, Grasset, 52 p.

Umberto Eco (1932-2016) est un érudit et un humaniste italien dont l’œuvre se décline par des essais remarquables (Histoire de la laideur, Histoire de la beauté) et des romans fascinants (Le nom de la rose, Le pendule de Foucault). L’homme est mort l’an dernier, mais les librairies nous font le cadeau depuis, en édition ou en réédition, de quelques-uns de ses ouvrages. Son dernier roman, Numéro Zéro (Grasset, 2015), est intéressant sans pour autant être un grand livre comme ses précédents. Comment écrire sa thèse (Flammarion, 2016) propose aux personnes concernées de vivre la thèse comme une chasse au trésor, alors il est possible de la compléter sans devenir complètement fou. Reconnaître le fascisme (Grasset, 2017) est un tout petit livre exceptionnel de 52 pages, construit autour d’un discours qu’il a prononcé en 1995, mais qui demeure d’actualité, considérant la résurgence du phénomène. Il y définit les 14 traits ca…

Un peu de silence en cette ère si bruyante

Erling Kagge (2017). Un peu de silence en cette ère si bruyante, Montréal, Guy Saint-Jean, 141 p.

Le livre me fait un clin d'oeil sur le présentoir de la librairie. Qu'est-ce que le silence, où se trouve-t-il et pourquoi est-il important? Un aventurier norvégien répond à ces questions en 33 courts essais. Récit intime qui n'est pas sans intérêt, bien qu'assez peu documenté. Ce n'était pas le but, me répondrait-il. "Regarder une autre personne droit dans les yeux pendant quatre minutes de silence a été l'une de mes expériences les plus excitantes de ma vie" (p. 123).

C'était mieux avant

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Michel Serres (2017). C'était mieux avant, Paris, Le Pommier, 95 p.

Suite de Petite Poucette, un manifeste technoprophétique qui couvre d'éloges les jeunes de la nouvelle génération qui maîtrisent la technologie grâce au jeu de leurs pouces sur le clavier du téléphone portable. Cette fois, Michel Serres s'en prend aux vieux râleurs qui prétendent que c'était mieux avant. Avant, prétend-il, c'était plutôt le règne d'Hitler et de Staline, des guerres et des crimes d'État qui ont fait des millions de morts. Il peut témoigner que ce n'était pas mieux avant puisqu'il y était! Et ce clin d'oeil à l'accent québécois: "À une soutenance de thèse en Sorbonne, j'ai entendu des membres du jury faire rire l'assistance en l'impétrant, au demeurant expert mondial en sa matière, pour sa québécoise voix. Ce savant canadien, ces  maîtres parisiens le traitaient d'Indien de la plaine." (p. 70).

Politiques de l'extrême centre

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Alain Denault (2016). Politiques de l'extrême centre, Montréal, Lux, 93 p.

La thèse est complémentaire à celle de son ouvrage sur La médiocratie: économie réduite à la finance, un État social qu s'écroule et une perte des repères philosophiques. À gauche comme à droite, la médiocrité se déploie et se rejoint à un extrême centre insignifiant, sans sens. Mais que faire? Personne ne trouve grâce aux yeux de l'auteur (comme si tout le monde faisait partie des médiocres, sous prétexte qu'ils s'adaptent aux institutions). Sa solution consiste à se radicaliser (mais une société constituée essentiellement d'éléments radicaux est-elle viable?).

Un homme qui dort

Georges Perec (1967). Un homme qui dort, Paris, Denoël, 144 p.

Pas très jojo comme lecture du Nouvel An, mais néanmoins intéressante. Nihilisme et indifférence absolus. Un homme qui ne sait pas vivre et qui ne le saura jamais. C'est l'histoire d'un étudiant de 25 ans qui décide de ne pas se présenter à son examen de licence (il étudie Aron). Il erre dans les rues de Paris et végète dans sa minuscule chambre de bonne. Le roman est écrit à la deuxième personne, au "tu", ce qui annonce le Perec oulipien. On en a fait un film qui traduit bien l'essence du livre.

Marcher, une philosophie

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Frédéric Gros (2011). Marcher, une philosophie, Paris, Flammarion, collection Champs Essais, 312 p.

Il est ici question de méditations philosophiques autour du thème de la marche. L'ouvrage, signé par un philosophe spécialiste de Foucault, est agencé par thèmes (libertés, lenteur, éternités...), mais aussi autour de philosophes qui ont fait de la marche une manière de penser, voire de vivre: Nietzsche, Rimbaud, Rousseau, Kant... L'errance mélancolique de Nerval est troublante: il a erré dans Paris jusqu'à un cul-de-sac, lieu de son suicide. "Peut-être, quand tout sera détruit, disparue la civilisation après un cataclysme majeur, sur les ruines fumantes d'une humanité engloutie, qu'il ne restera plus alors qu'à marcher" (p. 297).

J'aime les églises

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J'aime les églises. Je les visite chaque fois que je le peux. À l'étranger comme chez nous. Moi et ma femme avons pris une marche dans le Vieux Québec cet après-midi. Nous nous sommes arrêtés à la Basilique de Québec. Il y avait beaucoup de monde. Les gens étaient bruyants, peu respectueux de l'environnement. Il semble qu'il n'y a plus que les hommes vieux comme moi qui ôtent leurs chapeaux quand ils entrent dans une église.

Les élections municipales : un temps fort de la vie démocratique

La politique municipale ne se réduit pas à gérer des choses
Depuis 2005, les élections municipales sont tenues au même moment tous les quatre ans dans les 1100 municipalités du Québec. En 2017, ce sera le dimanche 5 novembre. À cette occasion sont élus le maire ou la mairesse, ainsi qu’au moins six conseillers ou conseillères. Dans les villes de plus de 20 000 habitants, la personne conseillère est associée à un district électoral. Selon la loi qui régit son fonctionnement (le Code municipal ou la Loi sur les cités et villes), le conseil municipal prend les décisions dans des champs de compétences qui lui sont exclusifs (transport en commun, sécurité incendie, eau potable et assainissement des eaux usées, matières résiduelles) ou partagés (habitation, réseaux routiers, police, loisirs et culture, parcs et espaces verts, développement économique et aménagement du territoire).
Le conseil municipal a un pouvoir de taxation et un rôle de développement humain. Il s'assure que les service…

Développer une culture d'apprentissage

Voici une réflexion que j'ai proposée à un groupe de 500 personnes intéressées par l'éducation et réunies à Québec le 12 septembre 2016 pour discuter d'une future politique nationale d'éducation.

Une politique, c’est d’abord une vision du monde Une politique, c’est d’abord une vision du monde, ensuite traduite en actions. Il n’y a de vent favorable que pour celui qui sait où il va (Sénèque). Où allons-nous en éducation? Vers quels lieux et par quels chemins? Une politique est une route balisée d’actions du quotidien, mais orientée vers un rêve, une utopie. Excellents? Nous ne le serons jamais tout à fait. Pertinents? Encore faut-il savoir par rapport à quoi. Efficients? Oui, mais en nous rappelant que ce mot ne se conjugue pas qu’au mode impératif économique parfait. Nous devons tendre vers l’excellence, la pertinence et l’efficience, donner un sens à nos efforts individuels et collectifs et éviter le réflexe tout humain de déterminer nos actions (et nos politiques) e…

Faut qu'on se parle

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J’ai participé hier à Québec à la consultation publique Faut qu’on se parle en compagnie de ma femme Judith, de ma fille cadette Juliette et de mon genre Francis, conjoint de ma fille aînée Noémie. Près de 400 personnes s’étaient regroupées au Musée de la civilisation pour cet exercice.
La méthode L’espace était aménagé avec une quarantaine de tables regroupant chacune dix personnes. Sur chaque table était posée une tablette électronique. En première partie, nous avions à répondre à des questions en lien avec les trois thèmes privilégiés ce soir là: le climat, l’éducation et la démocratie. Ce sont 669 réponses courtes qui ont été enregistrées. En deuxième partie, des cartes conceptuelles liées à chacun des trois thèmes étaient projetées sur grand écran et les membres du collectif (Gabriel Nadeau-Dubois, Jean-Martin Aussant, Maïtée Labrecque-Saganash, Aurélie Lanctôt, Claire Bolduc et Will Prosper) commentaient les réponses. Parfois, nous devions voter sur certaines propositions grâce à …

La politique de la peur

Article paru dans Le Mouton noir de mai-juin 2016

Human Rights Watch, une organisation internationale de défense des droits humains, a produit en 2016 un rapport au titre explicite : Comment la politique de la peur et la répression contre la société civile compromettent les droits humains. La peur est le grand vecteur des évolutions récentes en matière de politique, mais c’est depuis toujours que les gouvernants exercent la politique de la peur.
D’hier à aujourd’hui Une politique est un plan d’action qui vise à mettre de l’ordre dans un secteur de la société et à régler des problèmes sectoriels, par exemple en matière de santé ou d’éducation. Les politiques proposent des orientations assorties d’actions ciblées. Ces orientations sont généralement vertueuses, mais sous cette vertu se dissimulent parfois des intentions moins nobles. Le terme agenda caché, calque de l’anglaishidden agenda, désigne un programme d’action qui doit rester secret, ou à tout le moins discret. L’anal…

Les grands pis les petits

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On se souviendra lors de la campagne électorale fédérale de 2015 le soutien apporté par Wayne Gretzky au premier ministre conservateur sortant Stephen Harper. L'année précédente, il l'avait d'ailleurs qualifié de "one of the greatest prime ministers ever". "Is The Great One crazy?" s'était alors étonné un chroniqueur. Gretzky est sans doute un des plus grands joueurs de hockey canadien. En ce qui a trait à ses choix politiques et à sa conscience sociale, on repassera.

Plus près de nous, un joueur de hockey certes moins talentueux (quoique exceptionnel à sa manière), Joé Juneau, continue de s'engager en servant le bien commun. D'abord le type a investi son fric de joueur de hockey dans des entreprises et des initiatives de sa région, Portneuf. Ensuite, il a initié et mis en oeuvre lui-même un programme de sport-études dans le Nunavik pendant de nombreuses années. Sa jeune famille l'accompagnait et vivait au rythme du peuple inuit. Depuis…

Ce cher Darren

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Dans mon billet précédent, j'indiquais que Darren Butler, responsable des communications pour Victor Dodig (source de la photo), qui lui est chef de la direction de la Banque CIBC, acceptait de me parler au sujet de mon "commentaire associé à l'allocution devant le Cercle canadien d'Ottawa". Rappelons en substance que Victor Dodig affirmait que les Canadiens étaient généralement suréduqués, mais sous-qualifiés pour les emplois dont l'économie a besoin. Cette affirmation, aussi explicite, se retrouve dans les articles d'Andy Blatchford de la presse canadienne, en français et en anglais. J'ai eu une conversation téléphonique d'une vingtaine de minutes avec Darren Butler.

D'emblée, le type m'informe que notre conversation est enregistrée. Je n'ai donc pas à avoir quelque gêne à en rendre compte publiquement. Il s'exprime dans un français laborieux, mais néanmoins acceptable pour une personne qui travaille à Toronto. Une recherche Int…

Depuis l'insignifiant Victor jusqu'au signifiant Carol

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La chronique de Jean-François Nadeau parue dans Le Devoir du 30 novembre m'a plu énormément, par son ton et par son propos. Il revient sur la déclation de Victor Dodig (source de la photo), chef de la direction de la Banque CIBC, qui révélait aux dirigeants d'entreprises réunis au Cercle canadien d'Ottawa le 24 novembre que les Canadiens étaient trop instruits et pas assez qualifiés: "Nous ne produisons pas le genre de compétences dont les industries ont besoin. (...) Les programmes offerts aux étudiants devraient être davantage en phase avec les besoins spécifiques de l'industrie".

Je n'ai jamais rencontré de gens trop instruits. Des personnes insignifiantes, imbues d'elles-mêmes et de leur pouvoir, j'en croise à l'occasion et ça me fait généralement plaisir. Cela confirme qu'elles existent "pour de vrai" et qu'il n'est pas vain de dénoncer leurs actions, surtout lorsque ce sont des personnes influentes comme ce bon Vic…

L'idée de souveraineté du Québec depuis 1995

Article paru dans Le Mouton noir de septembre-octobre 2015
Le 30 octobre 1995, 50,6% des Québécois refusent la souveraineté du Québec. Depuis 20 ans, l’adhésion au projet a connu des cycles. Selon un récent sondage, 40% des gens cocheraient «Oui» à la question. L’arrivée de Pierre-Karl Péladeau marque-t-elle le début d’un nouveau cycle? Certains péquistes le croient, mais cette volonté de constituer le Québec n’est pas l’affaire d’une personne ou d’un parti, c’est celle de tout un peuple.
Les mots pour le dire Parmi les concepts qui définissent le phénomène, celui de «souveraineté» a la cote. Le terme «indépendance» est surtout associé au mouvement de décolonisation et le mot «séparatisme» ne caractérise qu’une modalité du projet: l’acte ponctuel de sécession. En 1980, les citoyens ont écarté à 59,6% la proposition de négocier la souveraineté-association. Cette proposition semblait timide, d’autant que le gouvernement fédéral excluait d’emblée toute négociation, mais cette p…

Penser global

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Je suis un fan d'Edgar Morin. C'est toujours un grand plaisir pour moi de mettre la main sur un de ses nouveaux écrits. Le type est vieux. J'imagine que ce plaisir ne durera plus longtemps, bien qu'il répète à profusion qu'il n'a pas 94 ans, mais plutôt tous les âges de la vie. Penser global. L'humain et son univers présente dans un style alerte et un vocabulaire simple l'essentiel de sa pensée sur la trinité bio-socio-anthropologique qu'il a développée au fil de ses publications: la nécessité de penser l'Humain à la fois comme individu, société et espèce. Un principe somme toute assez simple, qui guide cependant mon action et ma réflexion. Il s'agit d'une version écrite des conférences qu'il a livrées au Collège d'études mondiales. C'est son ouvrage le plus accessible. D'ailleurs, le philosophe et sociologue, au fil des ans, est de plus en plus accessible, sans doute une manière pour lui d'immortaliser son oeuvre. C…

La passion d'Augustine

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J'ai vu le plus récent film de Léa Pool, La passion d'Augustine. C'est l'histoire de Mère Augustine qui dirige un petit couvent de jeunes filles, sur les bords du Richelieu au début des années '60.  La laïcisation de l'éducation remet en question l'éducation religieuse et, ce faisant, la survie de ce couvent spécialisé dans l'éducation musicale. Les religieuses lutteront pour préserver ce joyau. Le plus grand intérêt du film, de mon point de vue, réside dans ce drôle de paradoxe: un établissement religieux et privé oeuvrant pour le bien commun (les plus riches financent les études des plus pauvres de ce couvent) est confronté à une logique bureaucratique pourtant motivée par le bien commun.

Serge Bouchard, passages et âges

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J'ai assisté vendredi, en compagnie de ma douce, à une conférence de l'anthropologue Serge Bouchard (source de la photo) au Musée de la civilisation de Québec, dédiée à son complice disparu, "passé", Bernard Arcand. Le vecteur de sa communication: passages et âges. Le mammouth laineux est diminué physiquement (il peine à marcher), mais sa voix chaude est toujours aussi envoutante. On ne fait que passer sur cette terre croit-il, insignifiants que nous sommes à l'échelle de l'univers. L'âge nous rattrape et consacre notre état "passé". Il faut l'assumer à défaut de l'accepter. L'anecdote de son périple à New York en chaise roulante, poussée par sa jeune fille, est d'une belle symbolique. Il a aussi sur sa terre des Laurentides qu'il a labourée et entretenue une relève, celle de son fils, solide gaillard dans la trentaine, parce que lui est déjà "passé" à autre chose à cause de son âge, 67 ans maintenant.

Le cimetière des humanités

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Je n'aurais pas lu Le cimetière des humanités de Pierre-Luc Brisson si Normand Baillargeon n'avait inscrit ce livre à la liste de ceux qu'il faut lire lorsqu'on s'intéresse à l'éducation. J'avais apprécié Après le printemps de ce jeune auteur, une analyse sociocritique du Printemps érable. Son plus récent essai se présente comme "un plaidoyer en faveur de l'importance de revenir aux racines de notre civilisation et de continuer à les arroser afin qu'elles nourrissent notre vie en société" (p. 19) (Brisson est diplômé en histoire et en études classiques). Notre système d'éducation, assujetti aux impératifs économiques, "a petit à petit mené l'école, jadis lieu d'élévation de l'esprit des futurs citoyens, à se transformer en centre de formation professionnelle de main-d'oeuvre qualifiée"(p. 18). "L'école ne devrait pas être un gigantesque centre technique d'acquisition d'outils, mais bien une in…