11.6.16

La politique de la peur

Article paru dans Le Mouton noir de mai-juin 2016

Human Rights Watch, une organisation internationale de défense des droits humains, a produit en 2016 un rapport au titre explicite : Comment la politique de la peur et la répression contre la société civile compromettent les droits humains. La peur est le grand vecteur des évolutions récentes en matière de politique, mais c’est depuis toujours que les gouvernants exercent la politique de la peur.

D’hier à aujourd’hui
Une politique est un plan d’action qui vise à mettre de l’ordre dans un secteur de la société et à régler des problèmes sectoriels, par exemple en matière de santé ou d’éducation. Les politiques proposent des orientations assorties d’actions ciblées. Ces orientations sont généralement vertueuses, mais sous cette vertu se dissimulent parfois des intentions moins nobles. Le terme agenda caché, calque de l’anglaishidden agenda, désigne un programme d’action qui doit rester secret, ou à tout le moins discret. L’analyse des politiques québécoises de différents secteurs montre par exemple une convergence vers une même vision du monde traduite dans un ouvrage qui constitue, selon plusieurs observateurs, la bible de Philippe Couillard : The Fourth Revolution – The Global Race to Reinvent the State (2014). L’ouvrage prétend la fin de l’État-nation et prône une mondialisation économique. Les « maîtres du monde » ont d’ailleurs promu ces idées au Forum mondial de Davos en janvier 2016. Ils rendent coupables de tous les maux l’État-providence et les programmes sociaux. Cette 4e révolution constitue le programme secret du gouvernement Couillard.

Il n’existe pas sur les tablettes de quelque ministère une politique de la peur, mais elle est inscrite en filigrane du pouvoir, qu’il soit autoritaire ou démocratique. C’est le moyen le plus efficace pour parvenir à ses fins politiques. La peur s’est imposée à travers le temps. C’est par peur d’être battu, emprisonné ou tué que le paysan payait son tribut à l’État. C’est par peur de transgresser sa religion que le sujet obéissait servilement à un clergé ou à un monarque parasitaires. Dans ses déclinaisons contemporaines inscrites dans le cadre démocratique, on retrouve ces phénomènes : le péril jaune, soit la peur que les Asiatiques surpassent les Occidentaux et gouvernent le monde; la menace communiste, avec la loi du cadenas de Maurice Duplessis, le maccarthysme aux États-Unis, aussi connu sous le nom de Peur rouge(Red Scare), curieusement associée à la Peur violette (Lavender Scare) puisque cette chasse aux sorcières s’est étendue aux homosexuels; l’Empire du mal de Ronald Reagan pour désigner une Union soviétique qu’il faut craindre, mais surtout haïr puisque le mal est haïssable; la rhétorique de l’Axe du mal de George W. Bush, slogan néoconservateur servant à justifier sa politique étrangère agressive et sa politique intérieure intrusive; puis le choc des civilisations, fondé sur l’idéologie que ce ne sont plus les divergences politiques qui divisent le monde, mais les clivages civilisationnels alors que le substrat religieux (la religion musulmane principalement) occupe une place centrale et déterminante dans la fabrication de la peur.

Ici et maintenant
Cette politique de la peur est souvent fabriquée sans lien avec quelque menace ou risque réels. Cela dit, il existe un lot de raisons légitimes d’avoir peur. Parce qu’il avait peur, notre ancêtre préhistorique s’est sauvé du prédateur et il a couru jusqu’ici et maintenant, un espace-temps où « il n’a jamais été aussi bon d’être en vie ». C’est la thèse de Dan Gardner dans son ouvrage La science et les politiques de la peur(2009) qui explique que l’Histoire est une illusion d’optique : « le passé paraît toujours plus certain qu’il ne l’était, et c’est ce qui donne l’impression que l’avenir est plus incertain, et donc plus effrayant que jamais ». La source de cette illusion, les psychologues l’appellent le biais a posteriori. En outre, notre culture populaire distille la peur à profusion. « La vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes » (selon l’expression de Paul Ricoeur) ne produit pas de bons scénarios de films. En revanche, la dystopie (le contraire de l’utopie, soit un monde déshumanisé) nourrit l’imaginaire collectif à la télévision, au cinéma, dans les jeux vidéo et dans la littérature : mondes post-apocalyptiques, morts vivants et guerres sans fin entre des Empires barbares.

Ici et maintenant, l’élection québécoise de 2014 témoigne concrètement de l’utilisation de la politique de la peur alors que la possibilité d’un référendum sur la souveraineté était brandie comme un épouvantail. Philippe Couillard aurait pu dire : « Certes, nous gouvernerons pour servir nos intérêts et ceux du 1 %, nous détruirons les programmes sociaux et désinvestirons en éducation, notre comportement éthique sera discutable, mais jamais nous ne permettrons que les Québécois se prononcent démocratiquement sur leur avenir constitutionnel ! » Indignons-nous, comme disait Stéphane Hessel. Osons espérer et agir plutôt que craindre et subir.

3.12.15

Les grands pis les petits

On se souviendra lors de la campagne électorale fédérale de 2015 le soutien apporté par Wayne Gretzky au premier ministre conservateur sortant Stephen Harper. L'année précédente, il l'avait d'ailleurs qualifié de "one of the greatest prime ministers ever". "Is The Great One crazy?" s'était alors étonné un chroniqueur. Gretzky est sans doute un des plus grands joueurs de hockey canadien. En ce qui a trait à ses choix politiques et à sa conscience sociale, on repassera.

Plus près de nous, un joueur de hockey certes moins talentueux (quoique exceptionnel à sa manière), Joé Juneau, continue de s'engager en servant le bien commun. D'abord le type a investi son fric de joueur de hockey dans des entreprises et des initiatives de sa région, Portneuf. Ensuite, il a initié et mis en oeuvre lui-même un programme de sport-études dans le Nunavik pendant de nombreuses années. Sa jeune famille l'accompagnait et vivait au rythme du peuple inuit. Depuis septembre, Joé Juneau réédite l'initiative à Pont-Rouge, sa ville natale.

Who's the greatest?

2.12.15

Ce cher Darren

Dans mon billet précédent, j'indiquais que Darren Butler, responsable des communications pour Victor Dodig (source de la photo), qui lui est chef de la direction de la Banque CIBC, acceptait de me parler au sujet de mon "commentaire associé à l'allocution devant le Cercle canadien d'Ottawa". Rappelons en substance que Victor Dodig affirmait que les Canadiens étaient généralement suréduqués, mais sous-qualifiés pour les emplois dont l'économie a besoin. Cette affirmation, aussi explicite, se retrouve dans les articles d'Andy Blatchford de la presse canadienne, en français et en anglais. J'ai eu une conversation téléphonique d'une vingtaine de minutes avec Darren Butler.

D'emblée, le type m'informe que notre conversation est enregistrée. Je n'ai donc pas à avoir quelque gêne à en rendre compte publiquement. Il s'exprime dans un français laborieux, mais néanmoins acceptable pour une personne qui travaille à Toronto. Une recherche Internet m'indique qu'il a été formé à l'Université Concordia. Il m'apprend que c'était en mathématiques, puis ensuite dans un domaine qui s'apparente à la gestion des ressources humaines. Au cours de la conversation, il tente constamment de m'orienter vers des statistiques et des chiffres. Je reviens souvent à la charge en lui précisant "mon point": le chef de la direction de la Banque CIBC affirme que les Canadiens sont suréduqués et sous-qualifiés; est-ce aussi la position de la banque, dont je suis un client?

Je n'aurai pas de réponses à ma question. Il me promet par contre d'en rendre compte à Victor Dodig, dont il relève directement. Je constate en outre que la Banque CIBC ne fait pas de veille de ce que l'on dit d'elle dans la presse francophone. Il m'a parlé en abondance du Globe and Mail, mais il ne semble pas s'intéresser à ce qui se publie au Québec. Il n'était donc pas au courant de l'article et de la chronique publiés dans Le Devoir. Je lui ai signalé le malaise de plusieurs de mes collègues qui, comme moi, travaillent à la formation des personnes. Mais j'ai abdiqué au bout de 20 minutes, conscient que l'on ne vivait pas sur la même planète. Lui habite la planète Marché, avec à la bouche les mots concurrence, croissance, innovation, capital intellectuel. Et un nouveau concept qu'on risque de nous rabâcher: écosystème d'innovation. En gros, cela implique que les institutions publiques doivent se mettre au service des entreprises privées afin de les rendre plus compétitives sur le marché mondial.

De toute évidence, la seule chose réaliste que l'on puisse déduire de tout cela tient en quelques mots, évoqués lundi par Jean-François Nadeau: "Écoutez-les nous dire et nous redire que, pour être grand, il faut d'abord apprendre à mieux ramper. Et de si bas, ils osent encore parler de lumière tandis que la noirceur monte. Vous voulez vraiment être à la hauteur de leurs ambitions?"

1.12.15

Depuis l'insignifiant Victor jusqu'au signifiant Carol

La chronique de Jean-François Nadeau parue dans Le Devoir du 30 novembre m'a plu énormément, par son ton et par son propos. Il revient sur la déclation de Victor Dodig (source de la photo), chef de la direction de la Banque CIBC, qui révélait aux dirigeants d'entreprises réunis au Cercle canadien d'Ottawa le 24 novembre que les Canadiens étaient trop instruits et pas assez qualifiés: "Nous ne produisons pas le genre de compétences dont les industries ont besoin. (...) Les programmes offerts aux étudiants devraient être davantage en phase avec les besoins spécifiques de l'industrie".

Je n'ai jamais rencontré de gens trop instruits. Des personnes insignifiantes, imbues d'elles-mêmes et de leur pouvoir, j'en croise à l'occasion et ça me fait généralement plaisir. Cela confirme qu'elles existent "pour de vrai" et qu'il n'est pas vain de dénoncer leurs actions, surtout lorsque ce sont des personnes influentes comme ce bon Victor. Lui, il est juste assez instruit: un baccalauréat en commerce de l'Université de Toronto et un MBA de Harvard. Ce juste degré d'instruction dans un domaine qui concerne de vraies affaires commande un salaire annuel de 7,1 millions $.

Étant moi aussi un bullshiter, j'ai écrit à la Banque CIBC via leur interface, essentiellement en ces termes: "Bonjour. J'ai un investissement important à faire et j'envisage le faire avec la Banque CIBC. Je veux auparavant m'assurer que votre banque reflète mes valeurs. Est-ce que la Banque CIBC endosse les propos de son chef de la direction au Cercle canadien?" Le site promet une réponse en moins de 24 heures, mais je ne l'ai pas reçue.* Les personnes qui offrent ce service ne sont pas des deux de pique, ils auront flairé le piège. Ils ne pourront cependant pas nier que la conférence de Victor est publiée en une de leur site.

Mais revenons à la chronique de Jean-François Nadeau. Il y dépeint l'université comme un boeuf magnifique prêt à être dépecé (source de l'image). En faisant référence à Victor et à ses acolytes, il conclut sur ces mots: "Écoutez-les nous dire et nous redire que, pour être grand, il faut d'abord apprendre à mieux ramper. Et de si bas, ils osent encore parler de lumière tandis que la noirceur monte." La chronique a beaucoup circulé auprès de mes collègues de l'UQAR le 30 novembre en matinée, d'autant que ce matin-là, un événement de mobilisation était organisé afin de "sauver l'université". Le collectif S.O.S. Université a aussi partagé la chronique sur FaceBook, en ajoutant que son auteur serait à l'Université Laval en après-midi pour y faire une conférence.

J'ai assisté à cette conférence ayant pour thème "Le journaliste peut-il être un intellectuel?" J'ai fréquenté le pavillon De Koninck pendant une décennie dans les années 1980, mais j'ai eu beaucoup de difficulté à trouver le local 7160. Les lieux sont les mêmes, mais ils sont habités différemment. J'ai souvenir d'un lieu cool, feutré et légèrement négligé avec des étudiantes et des étudiants flâneurs. Le pavillon est maintenant nerveux, actif et tout se passe à l'accéléré. J'ai reconnu la murale de Pablo Neruda dans la cafétéria du pavillon, lien tangible entre l'ancien et le nouveau. J'étais devant cette murale lorsque j'ai appris la mort de John Lennon un matin de décembre 1980. J'étais là aussi quand le premier ministre Joe Clark a pris une bière avec les étudiants et étudiantes de la Faculté de droit dans leur local situé à proximité. Un jour, on couvrira la murale d'une belle peinture drabe puis, exit le lien tangible entre l'ancien et le nouveau.

Jean-François Nadeau est un conteur, comme a dit un des étudiants présents à la conférence, organisée dans le contexte d'un cours du Département des littératures. Son parcours savant a pour origine certains questionnements de sa jeunesse dans la maison de ses grands-parents en Estrie. La réalité est sûrement plus complexe, mais il s'agit là d'une trame narrative merveilleuse pour raconter son parcours. Un parcours fascinant, hors-normes, peuplé par des amis vieux et de vieux amis. Le témoignage qu'il a livré en janvier 2015 sur son ami Charb et la tragédie de Charlie Hebdo est le plus pertinent de ceux que j'ai entendus sur l'événement (et le plus prémonitoire).

J'ai aussi lu lors de leur parution ses livres, mais sans faire le lien entre l'auteur et celui qui est aujourd'hui directeur adjoint de l'information au Devoir. Bourgault est un livre fascinant, une biographie différente de celles qui dépeignent habituellement la vie des gens de la classe politique. Je me suis délecté de Adrien Arcand, führer canadien, d'autant que j'ai souvent discuté du personnage avec mon pote politologue Georges Arcand, parent d'Adrien (comme le sont aussi les cousins de Georges: Bernard, Denys et Gabriel). Adrien me rappelle un des plus puissants personnages de notre télévision, le boucher fasciste Clément Veilleux du téléroman Cormoran, deuxième pan de la trilogie de Pierre Gauvreau amorcée avec Le temps d'une paix.

Jean-François Nadeau ne croit pas qu'un journaliste puisse être un intellectuel (on a senti chez l'auditoire étudiant une déception suite à ce constat), mais on a appris qu'il n'est pas lui-même un vrai journaliste. Donc un intellectuel peut écrire dans un journal, ce qui devrait rassurer les jeunes de la relève présents à la conférence, des jeunes allumés comme le sont aussi mes quatre enfants du même âge et mes étudiantes et étudiants. J'ai aussi noté chez lui plusieurs intérêts communs avec les miens, entre autres cette fascination pour le temps (je rédige actuellement un livre qui prend la forme d'un essai sur l'accélération du temps social, inspiré entre autres des thèses de Hartmut Rosa). Il a étudié en sciences politiques à l'Université Laval comme moi, mais sans doute plus de 10 ans après moi. Il a évoqué quelques souvenirs tendres d'un professeur que j'ai bien connu.

Carol Levasseur (source de la photo) ne m'a pas enseigné car lorsque j'aurais pu suivre ses cours à compter de la deuxième année du baccalauréat, il était en congé de perfectionnement pour terminer son doctorat. Ses cours étaient offerts par Yvan Perrier, alors chargé de cours puis maintenant professeur au Cégep du Vieux Montréal et collaborateur au journal À Bâbord! (j'étais impressionné que Perrier fasse sa thèse sous la direction d'Alain Touraine jusqu'à ce qu'il me révele qu'il ne l'avait pas encore rencontré!). J'ai connu Carol Levasseur lorsque j'étais l'adjoint au directeur du Département de sciences politiques entre 1983 et 1986.

L'hommage que lui rend son collègue Gordon Mace lors de son décès prématuré en 2003, bien senti même s'il ne naviguait pas dans les mêmes eaux savantes que lui, traduit l'homme que j'ai connu, hors-normes et mal compris. J'étais là avec lui au secrétariat du Département de science politique quand il a appris en ouvrant une enveloppe que sa permanence lui était refusée car les revues dans lesquelles il publiait (Les Cahiers du socialisme, première mouture de 1978 à 1984) "n'étaient pas des revues scientifiques". Il a contesté la chose et la situation s'est réglée à son avantage. Il avait des problèmes de santé: je l'ai "ramassé" lorsqu'il a perdu connaissance en donnant son cours dans un amphithéâtre du pavillon De Koninck. Je le croisais souvent dans le quartier Montcalm à Québec lorsque je m'y promenais avec ma douce, devenue ensuite ma femme et la mère de mes enfants, qui travaillait elle aussi au Département. Il était toujours accompagné de sa blonde (jeune) et de quelques étudiants (jeunes) qui se déplaçaient en bande (de jeunes).

La conférence de Jean-François Nadeau m'incite à retourner aux sources et à lire Carol Levasseur dans cet ouvrage dirigé par sa blonde (moins jeune): Incertitude, pouvoir et résistances: les enjeux du politique dans la modernité. Il y est question du temps, "abordé sous les aspects de la précarité, de l'incertitude, dans une logique de la complexité des défis qu'impliquent les changements sociaux". Je vais lire aussi Un peu de sang avant la guerre, un recueil de chroniques de Jean-François Nadeau que je ne connaissais pas, mais que les jeunes présents à la conférence avaient en main. Je vais de ce pas les chercher à la Librairie Pantoute (source de la photo) parce que mon compte Fidélité, après 15 achats, me permet de les obtenir tous les deux gratuitement.

* Mise à jour: Darren, senior manager à la Banque CIBC, m'écrit quelques minutes avant l'échéance du 24 heures: M. Bernatchez: Je suis le responsable de communication pour M. Dodig et je voudrais vous parler de votre commentaire associé à l'allocution devant le Cercle Canadien d'Ottawa. Si vous avez un moment de communiquer avec moi par téléphone je pourrai vous parler plus en détailles de la position de notre banque et M. Dodig. Je suis au bureau de Midi à 20H. Je vous soute une belle journée.

Aurais-je le culot de bullshiter ce brave Darren, dont je ne sais rien, mais qui est sûrement une brave personne? Il travaille jusqu'à 20h00 pour défendre Victor, négligeant sans doute sa conjointe et ses enfants. La suite dans un prochain billet intitulé: "Ce cher Darren".

11.10.15

L'idée de souveraineté du Québec depuis 1995

Article paru dans Le Mouton noir de septembre-octobre 2015

Le 30 octobre 1995, 50,6% des Québécois refusent la souveraineté du Québec. Depuis 20 ans, l’adhésion au projet a connu des cycles. Selon un récent sondage, 40% des gens cocheraient «Oui» à la question. L’arrivée de Pierre-Karl Péladeau marque-t-elle le début d’un nouveau cycle? Certains péquistes le croient, mais cette volonté de constituer le Québec n’est pas l’affaire d’une personne ou d’un parti, c’est celle de tout un peuple.

Les mots pour le dire
Parmi les concepts qui définissent le phénomène, celui de «souveraineté» a la cote. Le terme «indépendance» est surtout associé au mouvement de décolonisation et le mot «séparatisme» ne caractérise qu’une modalité du projet: l’acte ponctuel de sécession. En 1980, les citoyens ont écarté à 59,6% la proposition de négocier la souveraineté-association. Cette proposition semblait timide, d’autant que le gouvernement fédéral excluait d’emblée toute négociation, mais cette première tentative était de l’ordre du sensible. Les troupes de René Lévesque n’avaient pas les réponses à toutes les questions sur les conséquences de la sécession. Pour le référendum de 1995, planifié depuis 1988 par Jacques Parizeau, jamais le vent n’aura été aussi favorable, mais les irrégularités dans le camp du «Non» ont été légion, si bien que certains parlent d’un référendum «volé».

L’évolution de l’idée
La souveraineté est le droit exclusif d’exercer son autorité politique sur un groupe de personnes. Les Québécois forment un peuple. Considérant le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, il est légitime de se prononcer sur cette question. La viabilité économique du projet est devenue prépondérante en raison de l’intégration économique mondiale, mais les arguments n’ont pas changé depuis 20 ans: être responsable de soi-même, considérant ses valeurs et ses intérêts; disposer des instruments pour préserver la langue française et la culture québécoise; assurer le développement et le mieux-être de sa population. L’option fédéraliste est aussi légitime, mais elle correspond au statu quo, car toutes les tentatives de réforme ont échoué. Là où la donne change, c’est sur le plan générationnel: les 18-24 ans ne sont plus souverainistes que dans une proportion de 29%. Ils ne sont pas fédéralistes pour autant, ils sont plutôt ailleurs sur le plan politique. «La souveraineté n’est ni à droite, ni à gauche», martèle PKP. Il est vrai que l’idée se développe grâce à la conjonction du nationalisme traditionnel (conservatisme, survivance) et du nationalisme moderne (progressisme, émancipation). Les élections de 1966 ont été les premières où se sont présentés des partis indépendantistes, un à droite et l’autre à gauche. Le Parti québécois (PQ) a ensuite formé une coalition autour de l’idée de faire du Québec un pays. Toutefois, depuis 1996, les progressistes s’en sont dissociés, considérant l’adhésion du PQ à la doxa néolibérale, et ont fondé Québec solidaire en 2006. Déçus de la valse-hésitation du PQ sur la question de la souveraineté, des nationalistes ont créé Option nationale en 2011. Or, la contribution de ces nationalistes, des progressistes et des jeunes est essentielle à la constitution du pays.

Constituer le pays
Le projet ne peut être apolitique puisque des choix fondamentaux doivent être faits pour constituer le pays. Il sera inspiré par le républicanisme (le peuple est au cœur du modèle; le libéralisme implique plutôt que l’individu soit la figure fondamentale): promotion de l’intérêt général qui exige le contrôle par le peuple de ses institutions et de ses ressources, préoccupation face aux inégalités sociales, laïcité et citoyenneté participative. Comme la création d’une assemblée constituante populaire est au programme des trois partis souverainistes, pourquoi ne pas proposer une plateforme commune sur cette question? Cette instance transitoire doit écrire le projet de constitution, la loi fondamentale du pays, une manière de mobiliser les jeunes autour d’un projet de société conforme à leurs aspirations. D’autres choix doivent aussi être faits avant de proposer le référendum : modes de scrutin, instances créées, types de gouvernance privilégiés. Cette entreprise inclusive exige de créer des ponts plutôt que d’attiser la lutte d’un empire (économique, médiatique, politique) contre un autre. Le projet exige aussi que les partis souverainistes reconnaissent qu’ils ne disposent plus du monopole politique sur cette option et qu’ils acceptent de collaborer, voire de s’entendre sur certains choix stratégiques et politiques.

Penser global

Je suis un fan d'Edgar Morin. C'est toujours un grand plaisir pour moi de mettre la main sur un de ses nouveaux écrits. Le type est vieux. J'imagine que ce plaisir ne durera plus longtemps, bien qu'il répète à profusion qu'il n'a pas 94 ans, mais plutôt tous les âges de la vie. Penser global. L'humain et son univers présente dans un style alerte et un vocabulaire simple l'essentiel de sa pensée sur la trinité bio-socio-anthropologique qu'il a développée au fil de ses publications: la nécessité de penser l'Humain à la fois comme individu, société et espèce. Un principe somme toute assez simple, qui guide cependant mon action et ma réflexion. Il s'agit d'une version écrite des conférences qu'il a livrées au Collège d'études mondiales. C'est son ouvrage le plus accessible. D'ailleurs, le philosophe et sociologue, au fil des ans, est de plus en plus accessible, sans doute une manière pour lui d'immortaliser son oeuvre. C'est à mon avis le plus grand penseur contemporain encore vivant.

27.3.15

La passion d'Augustine

J'ai vu le plus récent film de Léa Pool, La passion d'Augustine. C'est l'histoire de Mère Augustine qui dirige un petit couvent de jeunes filles, sur les bords du Richelieu au début des années '60.  La laïcisation de l'éducation remet en question l'éducation religieuse et, ce faisant, la survie de ce couvent spécialisé dans l'éducation musicale. Les religieuses lutteront pour préserver ce joyau. Le plus grand intérêt du film, de mon point de vue, réside dans ce drôle de paradoxe: un établissement religieux et privé oeuvrant pour le bien commun (les plus riches financent les études des plus pauvres de ce couvent) est confronté à une logique bureaucratique pourtant motivée par le bien commun.

Serge Bouchard, passages et âges

J'ai assisté vendredi, en compagnie de ma douce, à une conférence de l'anthropologue Serge Bouchard (source de la photo) au Musée de la civilisation de Québec, dédiée à son complice disparu, "passé", Bernard Arcand. Le vecteur de sa communication: passages et âges. Le mammouth laineux est diminué physiquement (il peine à marcher), mais sa voix chaude est toujours aussi envoutante. On ne fait que passer sur cette terre croit-il, insignifiants que nous sommes à l'échelle de l'univers. L'âge nous rattrape et consacre notre état "passé". Il faut l'assumer à défaut de l'accepter. L'anecdote de son périple à New York en chaise roulante, poussée par sa jeune fille, est d'une belle symbolique. Il a aussi sur sa terre des Laurentides qu'il a labourée et entretenue une relève, celle de son fils, solide gaillard dans la trentaine, parce que lui est déjà "passé" à autre chose à cause de son âge, 67 ans maintenant.

Le cimetière des humanités

Je n'aurais pas lu Le cimetière des humanités de Pierre-Luc Brisson si Normand Baillargeon n'avait inscrit ce livre à la liste de ceux qu'il faut lire lorsqu'on s'intéresse à l'éducation. J'avais apprécié Après le printemps de ce jeune auteur, une analyse sociocritique du Printemps érable. Son plus récent essai se présente comme "un plaidoyer en faveur de l'importance de revenir aux racines de notre civilisation et de continuer à les arroser afin qu'elles nourrissent notre vie en société" (p. 19) (Brisson est diplômé en histoire et en études classiques). Notre système d'éducation, assujetti aux impératifs économiques, "a petit à petit mené l'école, jadis lieu d'élévation de l'esprit des futurs citoyens, à se transformer en centre de formation professionnelle de main-d'oeuvre qualifiée"(p. 18). "L'école ne devrait pas être un gigantesque centre technique d'acquisition d'outils, mais bien une institution égalisatrice qui doit porter un programme politique et civilisateur" (p. 55).

Bien que je sois d'accord avec bon nombre de ses affirmations, Brisson utilise plusieurs raccourcis intellectuels pour plaider son point de vue, nostalgique d'un cours classique qu'il n'a pas connu et qui était loin de représenter un "âge d'or". D'ailleurs, l'école québécoise n'a jamais été un "lieu d'élévation de l'esprit des futurs citoyens". J'ai aussi vu en Afrique un système d'éducation entièrement déconnecté du marché de l'emploi et un érudit, maîtrisant parfaitement les classiques, envier le sort de son frère menuisier qui, lui, parvenait à nourrir sa famille.

Brisson déconsidère aussi la formation des maîtres telle qu'elle se pratique au Québec. Il n'a pas tort lorsqu'il affirme que "l'enseignement devient indépendant du contenu enseigné" (p. 36), mais faire cette démonstration en affirmant que seulement 33 crédits sont consacrés à l'acquisition de connaissances historiques dans un programme qui en compte 120 est encore là réducteur. Je ne crois pas que les enseignants en univers social seraient plus compétents s'ils avaient plutôt une formation de 90 crédits constituée de cours de contenu. Un plus juste équilibre entre contenu et dynamiques d'apprentissage est certes souhaitable, la maîtrise qualifiante peut aussi être une option, mais il n'y a pas de relation causale aussi automatique.

Les nouveaux enseignants doivent être cultivés, cela est indéniable. C'est d'ailleurs la première compétence qui est attendue: "agir en tant que professionnelle ou professionnel héritier, critique et interprète d'objets de savoir ou de culture dans l'exercice de ses fonctions". Tout est question de motivation, de volonté à développer les compétences requises et à acquérir les connaissances nécessaires pour embrasser une profession qui tarde à être valorisée comme elle le mériterait.

12.3.15

L'individualisme méthodologique et le Conseil du patronat

J'ai vérifié pour le cas de quelques concepts avec lesquels je suis familier, et les définitions proposées par Wikipédia sont généralement explicites et de bonne qualité. C'est le cas avec le concept d'individualisme méthodologique, un paradigme de sciences sociales, selon lequel les phénomènes collectifs peuvent (et doivent) être décrits et expliqués à partir des propriétés et des actions des individus et de leurs interactions mutuelles (approche ascendante). Cette approche s'oppose au holisme, selon lequel les propriétés des individus ne se comprennent pas sans faire appel aux propriétés de l'ensemble auquel ils appartiennent (approche descendante). L'article précise que l'individualisme méthodologique se comprend par trois propositions: (1) seuls les individus ont des buts et des intérêts; (2)le système social résulte de l'action de ces individus; (3) les phénomènes ne sont explicables que grâce à des théories qui se réfèrent aux individus.

Le Conseil du patronat récidive dans sa charge contre les régions en s'appuyant sur une étude sur la prospérité qu'il a menée et qui démontre que l'Est du Québec est la région où il s'est créé le moins d'entreprises de 2001 à 2010. Il établit un ratio de 7,9 entreprises créées par 1000 habitants au Bas-Saint-Laurent contre 14 pour l'ensemble du Québec. Ce fait est d'emblée questionnable puisqu'il ne considère que les entreprises dites manufacturières. C'est toutefois ce que le Conseil en déduit qui est réducteur: Devant ces chiffres, les auteurs de l'étude parlent d'un potentiel entrepreneurial non exploité dans plusieurs régions du Québec. Donc, s'il se crée moins d'entreprises manufacturières au Bas-St-Laurent, c'est parce que les gens y sont moins entreprenants. On oublie toutes les variables contextuelles, les effets des politiques publiques, les caractéristiques des régions, le phénomène centre-périphérie. Non: légitimé en cela par l'individualisme méthodologique, le Conseil du patronat décrète que la cause en est que les individus n'exploitent pas leur potentiel entrepreneurial. Parions que la phase 2 de ce discours consistera à suggérer d'abolir les cours de philo (qui apprennent à réfléchir avant l'action) pour les remplacer par des cours d'entreprenariat (qui mobilisent l'action).

Bien sûr, nous pouvons utiliser les méthodes et les approches qui nous conviennent pour interpréter les phénomènes sociaux. Mais la rigueur impose toutefois certaines nuances, ce dont semble incapable le Conseil du patronat.(source de la photo de Yves-Thomas Dorval, PDG du Conseil du patronat).

11.3.15

Conférence sur l'engagement enseignant

C'est avec joie que j'ai accepté l'invitation des étudiantes et étudiants du baccalauréat en enseignement secondaire de l'UQAR de présenter, le 28 février, une conférence sur l'engagement enseignant dans le contexte du 20e colloque annuel en enseignant secondaire, réunissant des étudiantes et étudiants des universités francophones offrant le programme. Cet événement scientifico-festif est toujours très couru. Malgré le hangover de certains, ils étaient une soixantaine à participer à l'atelier, dont voici le résumé.

L’engagement professionnel enseignant est un empressement à déployer des efforts considérables pour le compte de la profession ou de l’organisation scolaire et (...) l’expression du désir d’y maintenir son appartenance. Il s’actualise également par l’attachement de la personne à sa profession de même que par la poursuite d’une ligne d’activités constante à l’intérieur de situations variées, persistant dans le temps (Duchesne, Savoie-Zajc et St-Germain, 2005, p. 503-504). L’engagement professionnel enseignant se manifeste de nombreuses manières. Plusieurs facteurs (internes et externes) contribuent à l’engagement professionnel enseignant, d’autres contribuent plutôt au désengagement. La communication permet de rendre compte des écrits scientifiques récents sur ce thème, mais surtout d’explorer avec l’auditoire des pistes susceptibles de renforcer l’engagement professionnel de l’enseignant(e) du secondaire dans ces environnements que sont la classe, l’école et la communauté.

9.3.15

Pauline Marois fait l'autopsie du dérapage de la réforme scolaire

Michèle Ouimet signe dans Le Soleil de ce matin le compte rendu d'une excellente entrevue avec Pauline Marois (source de la photo), ex première ministre du Québec et ministre de l'Éducation lors du début de la réforme scolaire en 1997. L'article n'est pas en ligne à la façon habituelle, mais on peut le retrouver ici. Il serait utile que les enregistrements de telles entrevues soient rendus disponibles aux chercheurs, car il est difficile d'avoir accès à ce type d'information.

L'analyste des politiques que je suis s'intéresse à la réalisation (ou à la non-réalisation) de cette réforme d'un point de vue politique, en isolant ses grandes étapes selon la typologie de Jones (1970): émergence, élaboration, adoption, mise en oeuvre et évaluation. Cette approche séquentielle est questionnée, mais il est possible de la raffiner, comme je l'ai fait dans quelques-uns de mes travaux. La théorie des référentiels associée à l'approche cognitive et normative d'analyse des politiques publiques peut s'avérer un complément aux approches pluralistes, entre autres la gouvernétique à la manière de Vincent Lemieux. Si un candidat ou une candidate au doctorat s'intéresse à la réforme de ce point de vue, qu'il ne cherche plus un directeur de recherche! :-)

La réforme repose sur des objectifs simples, selon madame Marois: élimination des cours inutiles; retour aux matières de base; ne plus apprendre en silo et faire des liens. Je ne vois pas là les ingrédients du socioconstrutivisme (que certains qualifient de "radical") qui a par la suite été promu. Pourquoi la réforme a dérapé? (1) Trop de ministres de l'Éducation se sont succédés sans s'engager sur la question (François Blais est le 28e ministre de l'Éducation depuis 1964); (2) les enseignants n'ont pas été suffisamment associés à la réforme; (3) l'implantation a été trop rapide et trop vaste; (4) on a perdu de vue ses principes pour se concentrer sur ses modalités. Ce qu'il faut faire maintenant, selon madame Marois: "(...) on ne fait pas table rase. Il faut recentrer la réforme sur les principes et les orientations du début".

L'article rappelle aussi quelques résultats de l'évaluation de la réforme par des chercheurs de l'Université Laval sous la direction de Simon Larose où les ratés de l'opération, sur le plan pédagogique, ont été mises en évidence.

7.3.15

Un peu vexant quand même...

Je lis Le Soleil depuis 1978, c’est mon quotidien et je l’apprécie. Étant un brin critique de nos travers collectifs, j’observe cependant que ce journal est toujours dithyrambique à l’endroit d’Yvon Charest, président et chef de la direction de l’Industrielle Alliance. Il est vrai que le monsieur semble sympathique et qu'il est un philanthrope. Le Soleil parle souvent de lui, toujours en bien. De façon périodique aussi, on dresse de lui un long portrait, toujours très élogieux. C’est le cas ce matin, sous la plume de Normand Provencher. Le papier est tellement complaisant que cela en est rigolo.

C’était le cas aussi l’an dernier, en avril. J’avais alors utilisé l’interface électronique du journal pour adresser une remarque toute simple: Vos articles concernant Yvon Charest, patron de l'Industrielle Alliance, sont non seulement nombreux, mais aussi toujours très élogieux à son endroit, contribuant à une forme de culte de la personnalité (servant sa propre stratégie d'entreprise, j'ose croire que vous n'êtes pas dupe à ce sujet). Je m’attendais au mieux à un accusé de réception poli. C’est plutôt l’éditeur adjoint et vice-président de l’information qui m’a adressé un courriel personnel de 418 mots intitulé Un peu vexant quand même... Quelques extraits: Si Le Soleil est devenu une entreprise de presse plus que centenaire, c'est sans aucun doute parce que sa crédibilité a réussi à demeurer intacte (...). (...)contrairement à notre compétiteur, nous sommes toujours membres du Conseil de Presse auprès duquel les lecteurs comme vous peuvent déposer une plainte quand ils le veulent s'ils estiment que nous dérogeons à l'éthique journalistique. (...) En toute transparence, je vais préciser ici que l'Industrielle Alliance est actuellement la compagnie d'assurance qui couvre les employés de l'entreprise Le Soleil. Toutefois, puisque nous procédons par appel de soumissions, les textes sur M. Charest sont sans impact aucun sur notre contrat. (...) se pourrait-il que l'homme d'affaires soit tout simplement sain et soit impliqué dans des organismes qui ont un impact positif sur la communauté? Ça ne donne guère de matière à papiers négatifs. 

Bon. Qu’en penser? Peut-être suis-je le seul de ma gang à croire que des articles comme celui de ce matin devraient être encadrés avec la mention: Infopublicité. (source de la photo)

6.3.15

Après avoir irrité les jeunes, Poëti choisit d'irriter les femmes

On apprend ce matin, de la plume de Gilles Gagné, excellent journaliste en région qui a heureusement retrouvé son job au Soleil, que le ministre des Transports du Québec a irrité des femmes d'affaires gaspésiennes avec une mauvaise blague de son cru sur le magasinage, cela lors d'une allocution devant les membres de la Chambre de commerce de la Baie-des-Chaleurs. "Il n'y a pas un enfant qui va mourir de ça", comme dirait l'Autre. Certes, mais ça reflète certains préjugés du ministre. Ce que disent les ministres libéraux traduit généralement ce qu'ils pensent vraiment. Par la suite ils nuancent, lorsque leurs propos sont rendus publics dans les médias. Ils doivent parfois s'excuser. Mais généralement, ça traduit très exactement leur pensée. Ce qu'ils pensent des régions, ce qu'ils pensent des femmes, ce qu'ils pensent de la lecture, ce qu'ils pensent des pauvres... J'ai souvenir de Robert Poëti, analyste du réseau TVA lors du printemps érable, et de ce qu'il pense des jeunes... (source de la photo)

5.3.15

Un peuple à genoux

Un collectif d'auteurs de gauche propose en fin d'année un almanach revu et corrigé: "Là où jadis L'Almanach du peuple nous permettait de revisiter nonchalamment l'année écoulée pendant les vacances de Noël, le Peuple à genoux estime nécessaire de garder vif le souvenir d'une année de corruption" (p. 10). Les contributions ne sont pas d'égale qualité, mais le livre se lit d'un trait. Personnellement, je n'apprécie pas que l'on compare des personnes, fussent-elles politiciennes, à des animaux ("les cochons ne lancent pas de boue, ils s'y vautrent", p. 104), à moins que l'animal ne soit un paon. Aussi, les auteurs critiquent la "complaisance grasse des médias" (p. 10), mais ce sont des articles de presse qui constituent l'essentiel de leur bibliographie. Cela dit, il y a de bonnes chances que je me tape chaque année, entre Noël et le Jour de l'an, le Peuple à genoux de l'année en cours.

Dans l'édition 2014, j'ai particulièrement apprécié le chapitre sur l'éducation, notamment la remise en question du philanthrocapitalisme qui "s'insinue de plus en plus dans nos écoles. La politisation d'intérêts privés en éducation, qui prend l'apparence d'une réponse citoyenne au décrochage scolaire, n'est autre qu'une sorte de paradis fiscal" (p. 15). Des exemples sont apportés pour les cas de la Fondation Mobilys, de la Fondation Lucie et André Chagnon et du groupe du banquier L. Jacques Ménard (associé au PLQ) dont on apprenait la semaine dernière qu'il "passait le flambeau" à l'ex-ministre péquiste et ex-DG de la CSDM Diane de Courcy. J'ai souvenir d'une entrevue à la télé que donnait L. Jacques Ménard où l'intervieweur arrivait le plus naturellement du monde à cette conclusion que ça prenait un banquier pour réussir là où les agents scolaires avaient échoué. Assez humiliant merci pour ceux et celles qui s'investissent dans la cause de la réussite scolaire depuis longtemps avant qu'elle ne soit subordonnée à sa dimension économique!

Si j'étais le ministre de l'Éducation...

J'ai discuté une bonne vingtaine de minutes hier avec la journaliste Isabelle Maher du Journal de Montréal, mais elle m'a prévenu que le compte rendu de notre discussion serait bref. Qu'est ce que je ferais, en priorité, si j'étais ministre de l'Éducation? «Si j’étais ministre de l’Éducation, je défendrais mes politiques, mes projets, mon budget. Dans le gouvernement actuel, on me montrerait la porte après deux jours», lance à la blague Jean Bernatchez. Selon le spécialiste de l’administration des structures scolaires, il faut une étude approfondie des commissions scolaires avant de tout bouleverser.Il faut changer la culture et non la structure des commissions scolaires. Donner plus d’autonomie aux écoles et aux enseignants. Au lieu de les obliger à fusionner, partager certains services. Bien connaître leurs besoins avant d’agir», plaide-t-il. J'ai ajouté aussi que je mettrais en place une vaste stratégie de valorisation du personnel enseignant qui miserait sur le discours, mais surtout sur l'action avec l'ajout de ressources de soutien leur permettant de mieux faire leur travail. Du point de vue de l'enseignement supérieur, je ferais un suivi de l'ensemble des rapports qui ont été produits dans le contexte des chantiers mis de l'avant par le gouvernement précédent.

4.3.15

Abolition des directions régionales du MEQ et pensée magique du PLQ

Le Devoir et La Presse titraient hier que l'abolition des directions régionales du ministère de l'Éducation, effective depuis 2014, n'avait pas permis de réaliser les économies financières escomptées. "Les libéraux faisaient miroiter de grosses économies en promettant d'abolir les directions régionales (...), mais ils se sont trompés dans leurs calculs et ont raté la cible" précise Patrice Bergeron de la presse canadienne. Comble de l'ironie, le gouvernement promettait d'investir l'argent économisé dans les services aux élèves. Non seulement n'y-a-t-il pas eu injection de nouvel argent, mais plutôt des coupures qui affectent directement les services aux élèves. Le prévisionnistes du gouvernement se sont trompés ou ils ont menti. Je vous laisse tirer votre propre conclusion.

J'ai été parmi les rares personnes à défendre le travail des directions régionales, comme ici dans Le Soleil du 5 mai 2014: «L'abolition éventuelle des directions régionales, ce n'est pas une bonne chose. Ce serait une perte importante du côté des régions. Les bureaux régionaux ont des gens compétents qui offrent des services de soutien pour améliorer la qualité des services et répondre aux questions des commissions scolaires sur les directives du ministère. Ce sont des gens qui connaissent mieux le territoire que les fonctionnaires à Québec. Ils permettent aussi de faire travailler ensemble les commissions scolaires d'une même région. Je ne crois pas qu'il y ait d'économies à faire en les abolissant, parce que le travail va devoir être fait de toute façon. C'est de la pensée magique et c'est inquiétant.» Suite à cela, j'avais reçu plusieurs témoignages bien sentis de personnes ne comprenant pas pourquoi le monde de l'éducation et le monde régional restaient indifférents par rapport à cette situation.

3.3.15

Le mépris institutionnalisé

Une fois de plus, un ministre libéral se distingue par ses propos et son mépris à l'endroit des régions et de la population en général. Le ministre de l'Économie, de l'Innovation et de l'Exportation Jacques Daoust souhaite un État moins interventionniste qui laissera jouer les forces du marché. Au passage de cette leçon de Néolibéralisme 101, il s'en prend aux petits entrepreneurs des régions: "(une faillite), ça fait surtout mal à l'ego en région parce que quand vous êtes le roi du village et que vous devez faire faillite, c'est difficile". À sa biographie officielle, on peut lire que l'homme a fait carrière comme cadre supérieur à la Banque Laurentienne et à la Banque Nationale.Il n'a sans doute pas très bien compris ce qu'est "l'engagement communautaire" puisqu'à cette rubrique, il signale son rôle de professeur invité à HEC-Montréal et son membership  à l'Ordre des conseillers en ressources humaines. Un homme très engagé en effet, dans la déconstruction de l'État québécois et dans l'appropriation du patrimoine commun par les membres de son clan. (source de la photo)

Casse-toi, pauvre Jävel !

Une fois,comprends-tu, c'est un gars qui décide de traduire du suédois au français le nom d'un article de mobilier d'IKEA. Le meuble pour déposer une télévision est nommé Jävel, ce qui veut dire "Connard". Il fait l'exercice du suédois à l'anglais, et cette fois, ça donne le mot "Motherfucker". Le gars, comprends-tu, se demande si IKEA ne se paie pas la gueule de ses clients qui ne comprennent pas le suédois. Excusez-la.

2.3.15

N(ex)t !

Marie Grégoire annonçait la semaine dernière qu'elle quitte en juin Le club des ex, cette émission de spin politique que RDI tente de faire passer pour une émission d'information publique. Celle qui a été pendant moins d'un an en 2002-2003 députée de la défunte ADQ sévit à cette émission depuis huit ans. Disons qu'elle a grandement rentabilisé son élection de 2002... Ce qu'il est utile de savoir en outre, c'est que madame Grégoire est aussi associée principale de Tact Intelligence-Conseil, une firme qui offre des services en affaires publiques et relations gouvernementales, accompagnement en vue d’audiences publiques et de commissions parlementaires, relations de presse. Il y a là, à tout le moins, apparence de conflit d'intérêt, ce que nient la principale concernée et Radio-Canada. La formule de l'émission est aussi très douteuse. Trois ex-députés défendent les options de leurs partis respectifs (PQ, PLQ et CAQ), cela sans nuance ni subtilité: ça spine toujours à droite, et l'animateur en rajoute quelques couches avec sa grande partialité. Au moment où les artisans de Radio-Canada apprécient que la population défende cette institution qui le mérite amplement, ils devraient songer à remplacer cette formule par une émission d'affaires publiques portée par de véritables analystes politiques.

Slow science

Les années lumière, cette excellente émission radio de vulgarisation scientifique, proposait le 1er mars 2015 une chronique d'Yves Gingras portant sur les "pervers de l'évaluation de la science". Il évoquait les stratégies de scientifiques qui trichent et évaluent eux-mêmes les articles qu'ils soumettent à l'évaluation par les pairs. Le "Publish or Perish" est en partie responsable de cela et Gingras propose comme solution le "ralentissement de la science", une volonté évoquée aussi dans le monde anglo-saxon par le phénomène de Slow science. Un article du journal suisse Le Temps (Pascaline Minet, 20 mai 2014) pose ainsi le problème: "Les partisans de la slow science remettent en cause la pratique actuelle de la recherche, qui consiste à publier rapidement le plus grand nombre d’études possible dans des revues scienti­fiques, et réclament davantage de temps pour mener à bien leurs travaux." Isabelle Stengers a aussi publié en 2013 un manifeste pour un ralentissement des sciences. C'est là un thème à considérer pour l'essai que je suis actuellement à écrire, qui porte sur l'accélération du temps social.

24.2.15

Qu'est-ce qui fait se lever chaque matin le ministre Bolduc ?

Je suis de ceux et celles qui jugent sévèrement la performance et les réalisations d'Yves Bolduc depuis qu'il préside aux destinées du ministère de l'Éducation. En périphérie du politique, il ne brille guère plus: rappelons la saga des 1500 patients orphelins, ou encore celle du restaurant dont il est copropriétaire et qui a contrevenu à la Loi sur l'administration fiscale. Je trouve cependant que le traitement qui lui est réservé actuellement dans la presse traditionnelle et dans les médias sociaux frôle le harcèlement psychologique. Bien que ministre peu compétent dans ce domaine complexe qu'est l'éducation (il a sûrement plusieurs autres qualités), une personne ne mérite pas de tels assauts verbaux, au quotidien. D'autant qu'il ne semble pas non plus avoir de grands alliés parmi les siens, sûrement pas en tout cas du côté de son homologue de la Santé et des Services sociaux, aussi subtil dans ses propos qu'un lavabo bien récuré, qui l'a souvent méprisé ouvertement. Je crois que le premier ministre ne confiera pas un autre ministère à Yves Bolduc. Quelqu'un familier avec l'éducation et les enjeux scolaires (aussi libéral fusse-t-il) ne pourrait persister avec de telles politiques dévastatrices. J'ai un souvenir (confus) de cet ouvrage que j'ai lu à la fin des années '70, au début de mon baccalauréat en sciences politiques: Qu'est-ce qui fait courir les militants? En fait, je n'en retiens que le titre, qui surgit à mon esprit parfois quand j'observe quelque situation révoltante et que je m'active à lutter contre des moulins à vent. Qu'est-ce qui fait se lever chaque matin le ministre Bolduc? Il pourrait exercer sa profession de médecin, soigner des gens et sauver des vies. Il persiste dans son choix d'être ministre du gouvernement Couillard. Source de la photo. Mise à jour en fin de journée.

23.2.15

L'esprit des lumières

L'esprit des Lumières, la philosophie des Lumières, le siècle des Lumières, le XVIIIe siècle... Tzvetan Todorov propose une remarquable synthèse qui permet d'y voir plus clair. Trois idées caractérisent le projet: l'autonomie, la finalité humaine de nos actes et l'universalité. Les Lumières produisent un monde désenchanté, rejetant le surnaturel et favorisant l'épanouissement de la science. La pensée des Lumières est un humanisme. Les objectifs visés n'ont pas été atteints, mais l'idéal a été accepté. Ce n'est pas "une doctrine historiquement située, mais une attitude à l'égard du monde" (p. 141). Les détournements modernes des acquis des Lumières ont pour noms scientisme, individualisme, perte de sens et relativisme généralisé (p. 142). En complément, une exposition virtuelle de la Bibliothèque nationale de France.

Un manifeste pour changer l'éducation

Edgar Morin est mon intellectuel préféré. Je me fais un devoir de lire tout ce qu'il publie. Enseigner à vivre est un petit opus publié en 2014 qui reprend plusieurs  thèmes qui lui sont chers, mais dans une forme accessible organisée comme un manifeste pour changer l'éducation. Une réforme, plus riche qu'une révolution, voire une métamorphose, est nécessaire pour bien vivre. Il faut apprendre à apprendre, connaître la connaissance dès les premières classes jusqu'à l'université. "Il faut apprendre à naviguer dans un océan d'incertitudes à travers des archipels de certitude" (p. 37) souligne-t-il. En lien avec l'université, il critique la professionnalisation, la technicisation et la rentabilité économique: "La sur-adaptivité est un danger qu'avait bien vu Humboldt puisqu'il disait que l'université a pour mission de donner les bases de connaissances de la culture et que l'enseignement professionnel doit relever d'écoles spécialisées. L'université est avant tout lieu de transmission et de rénovation de l'ensemble des savoirs, des idées, des valeurs, de la culture" (p. 87).(source de la photo).

Gros mots d’un chroniqueur politique

Il y a quelques mois, je publiais dans Argotica, la revue internationale d'études argotiques, dans son numéro thématique sur les gros mots de la politique, une analyse du discours du chroniqueur politique Richard Martineau durant le Printemps érable. Cet article, dont voici le résumé, est en libre accès (format PDF).

En 2011, le gouvernement du Québec impose une hausse de 75% des frais  de scolarité universitaire. Cela suscite un tollé et se traduit à compter de février 2012 par une grève générale illimitée des étudiants. L’effervescence favorise alors un élargissement de la crise et une remise en question du gouvernement et de ses politiques d’inspiration néolibérale, qui conduisent à une élection anticipée en septembre 2012 et au choix d’un nouveau gouvernement. Cette crise politique, le Printemps érable, provoque un clivage au sein de la société québécoise. Nous proposons les résultats d’une analyse du discours d’un chroniqueur politique influent, polémiste de droite et partisan de la ligne dure envers les étudiants: Richard Martineau. Notre corpus est constitué de ses chroniques quotidiennes publiées dans Le Journal de Montréal, des billets de son blogue et des gazouillis de son compte Twitter  en 2012. Au-delà de son argumentaire, la forme de son discours (particulièrement ses gros mots) est mise en évidence, permettant ainsi de rendre compte du français québécois dans sa forme argotique (le joual, sociolecte issu de la culture populaire), mais aussi dans sa forme plus noble avec l’utilisation de québécismes de bon aloi.

Le travail des enfants

On connaît déjà les photos célèbres d'ouvriers en équilibre sur des poutres d'acier dans le ciel de New York prises par Lewis Hine. Ses portraits d'enfants au travail révèlent toutefois une dimension cruelle du capitalisme industriel du début du XXe siècle aux États-Unis. Voici 25 vieux clichés saisissants du travail des enfants vu par Lewis Hine, depuis le site humaniste Mr Mondialisation.