Sociobiographie
Lu "Sociobiographie", une série d'entretiens avec Didier Eribon. J'avais lu de lui, entre autres, "Retour à Reims" et l'excellent "Vie, vieillesse et mort d'une femme du peuple". La sociobiographie est l'écriture de soi, non pas de manière essentiellement autobiographique, mais comme réflexion conceptuelle et théorique sur les cadres sociaux qui constituent le "je".
Je croyais qu'il s'agissait d'un livre de méthodologie, mais c'est plutôt un ouvrage qui contextualise le travail d'Eribon autour des études gaies et des études sur les transfuges de classes. Le type a bien connu Foucault et Bourdieu. Eribon manque de modestie et il se montre intransigeant, même avec ses collègues des journaux Libération, Le Nouvel Observateur et Le Monde avec qui il a eu ses premières expériences d'écriture comme critique littéraire, malgré le fait qu'il n'était pas vraiment qualifié. "Je vivais avec un sentiment permanent de supériorité. C'est ce trait de caractère personnel, qui pouvait se donner libre cours dans un monde journalistique dans lequel je trouvais la plupart des gens assez peu brillants (...), et je regardais plutôt de haut les gens avec qui je travaillais, même quand ils occupaient les positions de pouvoir dans ces espaces professionnels" (p. 91). Ces supérieurs l'ont pourtant laissé écrire ses livres lors de ses heures de travail! Ce sentiment de supériorité est en filigrane des propos de l'ensemble de l'ouvrage.
Cela dit, sur le plan sociologique, plusieurs de ses constats sont intéressants. Il observe le privilège culturel de la psychanalyse sur la sociologie. "L'une des raisons de ce privilège (...), c'est que la psychanalyse sert aisément d'idéologie de soi à la petite bourgeoisie culturelle dont elle flatte le narciscisme, le nombrilisme et les sentiments individuels, individualistes, d'originalité, tandis que la sociologie nous ramène à des ancrages collectifs et dissout nos particularités et nos particularismes dans des groupes d'appartenance, de habitus de classe" (p. 117-118).
Il estime que la sociologie universitaire est une discipline sinistrée du fait qu'elle ne rapporte que la parole des acteurs sans pour autant l'inscrire dans une théorie qui rende le monde compréhensible. Autre constat intéressant: "Même si chaque pays semble penser que l'élimination des enfants des classes populaires du système scolaire n'existe que chez les voisins mais pas chez eux, il est évident que c'est faux (...) (p. 253).
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