Pour un populisme de gauche

Chantal Mouffe (1943-) est une philosophe postmarxiste belge qui a longtemps travaillé avec son collègue et conjoint Ernesto Laclau (1935-2014), un politologue argentin. On leur doit notamment l’important ouvrage «Hégémonie et stratégie socialiste» (1985) qui propose une réinterprétation du socialisme avec l’intégration des nouvelles luttes sociales (féministes, antiracistes, écologistes…). «Pour un populisme de gauche» est un livre publié en 2018 et je l’ai lu cette semaine.

Le temps présent est pour elle un «moment populiste» qui se traduit par la popularité et l’accès au pouvoir des partis populistes de droite dans les sociétés libérales occidentales. Le populisme n’est pas une idéologie et ne présente aucun contenu de programme particulier: c’est plutôt une façon de faire de la politique qui prend différentes formes idéologiques selon le moment et le lieu. Le néolibéralisme est le vecteur du populisme de droite et il est actuellement hégémonique. «Que certains se reconnaissent parfaitement dans ces valeurs réactionnaires est indéniable, mais d’autres, j’en suis convaincue, sont attirées par ces partis simplement parce qu’ils ont l’impression qu’ils sont les seuls à tenir compte de leurs problèmes» (p. 38).
Sa solution: radicaliser la démocratie en construisant un populisme de gauche qui permet d’établir «un nouvel ordre hégémonique au sein même du cadre institutionnel des démocraties libérales; elle ne vise pas à rompre radicalement avec la démocratie pluraliste libérale et à fonder un ordre politique entièrement nouveau. Son but est la construction d’une volonté collective, un peuple capable d’instaurer une nouvelle formation hégémonique qui rétablirait l’articulation, désavouée par le néolibéralisme, entre libéralisme et démocratie, et qui remettrait les valeurs démocratiques au premier plan» (p. 71).
Dans un article que j’ai écrit et publié dans la revue «Ideas – Idées d’Amériques» en 2019, cité depuis 20 fois, je prétendais ceci: «Les élections de 2018 au Québec marquent une rupture. Après cinquante ans d’alternance du pouvoir entre le Parti Libéral de centre-droit et le Parti Québécois de centre-gauche, la Coalition Avenir Québec, un parti de droite fondé en 2011, est appelé à former un gouvernement majoritaire. Un autre fait marquant de cette élection est le succès d’un parti de gauche fondé en 2006, Québec solidaire, produit d’une union des forces progressistes. Ce parti est en rupture de ban avec le néolibéralisme et ose des propositions audacieuses, notamment quant à la protection de l’environnement. La Coalition Avenir Québec incarne un populisme de droite et Québec solidaire, un populisme de gauche, populisme comme stratégie discursive anti-establishment. Aussi, considérant la théorie politique des réalignements, ces élections marquent une rupture et pourraient constituer aussi un «moment populiste» susceptible de se cristalliser dans un nouvel ordre électoral. Nous présentons dans notre article la synthèse d’un récit historique des élections québécoises depuis 1867, année de la fondation du Québec, organisé en fonction de cinq grandes époques associées chacune à une image qui illustre le référentiel dominant. Ces périodes sont caractérisées par la séquence rupture, réalignement et politique ordinaire. Nous proposons ensuite des précisions conceptuelles concernant le populisme. Nous présentons enfin notre analyse des élections québécoises de 2018, appréciées sous l’angle du populisme.»
Avec le recul, je constate que j’associais à l’époque populisme de droite et populisme de gauche à des partis politiques institués, alors que ce sont plutôt des mouvances qui se dessinent au-delà des partis politiques. En 2026, on retrouve des caractéristiques du populisme de droite chez la CAQ, le PQ et le PCC. QS semble cependant être le seul à porter un populisme de gauche.

Commentaires